L'empire des Habsbourg

La Pragmatique Sanction : la succession de Charles VI

Le 19 avril 1713, l’empereur Charles VI fait enregistrer la Pragmatique Sanction, qui vient encadrer les termes de sa succession, afin qu’à défaut d’héritier mâle, une fille puisse lui succéder à la tête des territoires héréditaires de la Maison des Habsbourg. Précisons que cette mesure ne peut concerner le titre d’empereur du Saint-Empire romain germanique, qui ne peut être attribué qu’à un homme (l’empereur est censé être élu mais cette dignité est traditionnellement donnée à l’archiduc d’Autriche). A cette époque Charles VI est âgé de 28 ans et son épouse, Elisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel, n’a que 22 ans. Marié depuis 1708, le couple n’a pas encore de descendance mais les exemples familiaux poussent Charles VI – à juste titre – à se préoccuper dès à présent de sa succession.

Charles VI est né de la troisième union de l’empereur Léopold Ier (1640-1705). Les deux premières épouses de celui-ci, Marguerite-Thérèse d’Espagne (1651-1673) et Claude-Félicité d’Autriche (1653-1676) décèdent prématurément, usées par des grossesses à répétition… car le premier devoir d’une princesse est de donner naissance à un héritier. Malgré la naissance de nombreux enfants, ceux-ci sont emportés par la forte mortalité infantile, mais aussi à cause de la consanguinité entre les époux : en effet Léopold Ier est l’oncle de sa première femme, et le cousin de la seconde. Disparues à l’âge de 21 et de 22 ans, aucune des deux princesses ne laisse de fils vivant derrière elle. La troisième épouse de Léopold Ier, Éléonore de Neubourg (1655-1720), se montrera plus résistante et prolifique : bien qu’elle soit encore une cousine de l’empereur, six de ses dix enfants parviennent à l’âge adulte, dont deux fils : Joseph et Charles. Né en 1678, Joseph doit succéder à Léopold Ier. Marié à Wilhelmine de Brunswick-Lünebourg, l’héritier du trône aura trois enfants, mais perd son fils unique au berceau, en 1701.

Léopold Ier d'Habsbourg, par Benjamin von Block (1672)
Léopold Ier d’Habsbourg, par Benjamin von Block (1672)

Face à cette situation, l’empereur Léopold met en place un règlement successoral, en 1703, connu sous le nom de la Disposition Léopoldine : dans le cas où Joseph décéderait sans laisser de fils (ce qui est plus que probable), la couronne passerait à son frère cadet, Charles. Mais celui-ci n’étant pas encore marié, l’empereur prévoit également que si Charles disparaissait sans avoir eu de fils, les territoires héréditaires des Habsbourg seraient transmis aux filles de Joseph, les archiduchesse Marie-Josèphe (née en 1699) et Marie-Amélie (née en 1701).

Joseph succède à Léopold Ier à la mort de l’empereur, en 1705. Ayant transmis une maladie vénérienne à son épouse, celle-ci est désormais stérile. Joseph Ier n’aura plus d’enfant et est emporté par la petite vérole, en 1711. Le trône impérial revient alors à son frère, qui prend le nom de Charles VI.

Lorsque le nouvel empereur fait rédiger la Pragmatique Sanction, en 1713, il cherche avant tout à écarter du trône ses nièces, désignées par la Disposition Léopoldine comme ses héritières, à défaut de fils. En effet, Charles VI entend que ses éventuelles filles à naître aient la primauté sur leurs cousines, dans sa succession. Prudent, l’empereur exige même que ses nièces fassent le serment de respecter la Pragmatique Sanction lorsqu’elles se marient, afin que leurs époux respectifs ne lorgnent pas sur l’héritage des Habsbourg.

Les filles de Joseph Ier, vers 1720 : Marie-Josèphe (par Louis de Sylvestre) et Marie-Amélie (d'après Joseph Vivien)
Les filles de Joseph Ier, vers 1720 : Marie-Josèphe (par Louis de Sylvestre) et Marie-Amélie (d’après Joseph Vivien)

Les précautions de Charles VI ne seront pas vaines. En 1716, l’impératrice Elisabeth-Christine lui donne un fils, Léopold, qui, hélas, meurt avant la fin de l’année. Elle accouche ensuite de trois filles : Marie-Thérèse (1717-1780), Marie-Anne (1718-1744) et Marie-Amélie (1724-1730). Le temps passant, les chances pour Charles VI de voir naître un héritier mâle s’amenuisent et il apparaît de plus en plus évident que son aînée, Marie-Thérèse, lui succédera. Mais comme jadis l’empereur Léopold avait voulu avantager les filles de Joseph Ier au détriment de celles à naître pour Charles VI, ce dernier espère pourvoir transmettre les possessions familiales (et le titre d’empereur)  directement à un petit-fils, à défaut d’un fils.

De ce fait, l’éducation de Marie-Thérèse ne la prépare nullement à régner sur les nombreux territoires des Habsbourg. On lui enseigne plusieurs langues (le français, l’italien et espagnol), le chant, la danse, la musique, un peu d’Histoire et de mathématiques. En revanche, son père s’abstient de l’initier aux affaires du royaume et de lui faire donner des leçons d’économie et de politique, matières réservées aux garçons.

Le mariage de Marie-Thérèse devient vite un enjeu pour les différentes cours européennes, car celui qui deviendra son époux pourra prétendre au titre d’empereur. La reine d’Espagne, Élisabeth Farnèse (seconde épouse de Philippe V), espère marier son fils Don Carlos (né en 1716) à l’archiduchesse. Mais l’ambition de l’Espagne (de reformer l’empire de Charles Quint ?) inquiète certains pays – à commencer par l’Angleterre – qui redoutent la montée en puissance des Bourbon (le roi d’Espagne Philippe V est un prince de France, petit-fils Louis XIV). Pour ne pas déclencher de guerre en Europe, Charles VI se tourne vers son allié et voisin pour se trouver un gendre : la Maison de Lorraine. Si la famille ducale est un choix modeste face à un infant espagnol, Léopold de Lorraine a toujours recherché la protection de Charles VI, face aux convoitises de la France sur son duché. Il est convenu que le fils aîné du duc, Léopold-Clément (né en 1707), parte pour Vienne, afin d’y terminer son éducation et se familiariser avec sa famille d’adoption. Mais ce prince est soudainement emporté par la petite vérole, en 1723. C’est donc son frère cadet, François-Etienne (né en 1708) qui est destiné à l’archiduchesse Marie-Thérèse. Arrivé à Vienne en 1724, celui-ci est rappelé dans son duché à la mort de son père, en 1729. Désormais François III de Lorraine, le prince va pourtant devoir se séparer de sa couronne ducale, pour pouvoir épouser la princesse autrichienne.

La famille de Charles VI, par Martin Van Meytens (1730) : l'empereur est représenté avec son épouse et ses trois filles.
La famille de Charles VI, par Martin Van Meytens (1730) : l’empereur est représenté avec son épouse et ses trois filles.

En effet, la France ambitionne de mettre la main sur le duché de Lorraine, depuis que Louis XIV a marié l’une de ses nièces, Elisabeth-Charlotte d’Orléans, au duc Léopold Ier, en 1698. Si rien n’est fait, la Lorraine sera rattachée à l’Autriche après l’union de François-Etienne avec Marie-Thérèse.

Depuis 1733, l’Europe est plongée dans la guerre de Succession de Pologne (royaume où le roi est élu). Le prince de Saxe, Fréderic-Auguste, est candidat et a la faveur de l’Autriche. Face à lui, Stanislas Leszczynski (beau-père de Louis XV) est soutenu par la France et l’Espagne. Louis XV profite de la guerre pour envoyer une mission diplomatique à Vienne, en octobre 1735, afin de négocier une paix entre la France et l’Autriche : le roi de France renonce à soutenir son beau-père dans la course au trône de Pologne, contre la cession de la Lorraine par François III à Stanislas Leszczynski. Ainsi, à la mort de celui-ci, le duché serait intégré au royaume de France. Louis XV s’engage également à reconnaître la Pragmatique Sanction.

François III de Lorraine est absent lors des négociations et c’est uniquement lorsque la France et l’Autriche se sont mises d’accord qu’il est proposé au jeune duc de Lorraine d’échanger son duché avec celui… de Toscane. A la tête de celui-ci, se trouve Jean-Gaston de Médicis, sans descendance. Sa mère, Marguerite-Louise d’Orléans, était une cousine de Louis XIV : la France peut donc revendiquer le duché de Toscane, qu’elle propose de céder à François-Etienne, à la mort du dernier Médicis, contre la Lorraine. Le fiancé de Marie-Thérèse n’hésite pas longtemps – au grand dam de sa mère – et peut enfin épouser l’héritière de Charles VI, le 12 février 1736.

L'empereur Charles VI d'Autriche, par Johann Gottfried Auerbach (1735)
L’empereur Charles VI d’Autriche, par Johann Gottfried Auerbach (1735)

Si le mariage de Marie-Thérèse a été l’objet d’arrangements et d’accords avec de nombreux pays, ce fut également l’occasion pour Charles VI de faire adhérer ses voisins à la Pragmatique Sanction et ainsi préserver l’intégrité monarchique de ses territoires. L’Espagne reconnaît la nouvelle loi successorale dès 1725, suivie de la Russie (1726), de l’Angleterre (1731) et la France, dès lors qu’elle est certaine de récupérer la Lorraine (1735). Il y a cependant une ombre au tableau, que Charles VI néglige : si ses nièces, Marie-Josèphe et Marie-Amélie ont renoncé à leurs droits sur les possessions des Habsbourg, leur serment n’engage nullement leurs époux. Or, les deux archiduchesses se sont unies à des princes allemands ambitieux : Frédéric-Auguste II de Saxe (désormais roi de Pologne sous le nom d’Auguste III) pour Marie-Josèphe, et Charles-Albert de Bavière, futur prince électeur, pour Marie-Amélie. La Saxe et la Bavière ont d’ailleurs vivement protesté contre la Pragmatique Sanction, ce qui n’a pas inquiété Charles VI. Le prince Eugène de Savoie (1663-1736), allié de l’empereur, a d’ailleurs alerté celui-ci sur la fragilité de la reconnaissance de la Pragmatique Sanction par les cours étrangères : en politique, combien de promesses et de traités sont rompus par ambition ? Selon lui, Charles VI aurait mieux fait de renforcer ses défenses et son armée, plutôt que de se persuader d’avoir écarté tout danger avec le renoncement de ses nièces.

Très rapidement, François-Etienne est admis au Conseil de l’empereur et peut le présider en l’absence de Charles VI, tandis que Marie-Thérèse n’est toujours pas associée aux affaires d’État. La première chose que l’on attend d’elle, c’est un héritier mâle… car Charles VI ne semble pas avoir renoncé à transmettre sa couronne à un petit-fils, plutôt qu’à sa fille aînée. Si elle est rapidement enceinte, Marie-Thérèse ne comble pas les attentes de son père (et du peuple) car elle met successivement au monde trois filles – Marie-Elisabeth (1737), Marie-Anne (1738) et Marie-Caroline (1740) – ce qui fait dire à la marquise de Stainville : « Cela est pitoyable que cette maussade allemande ne fasse que des filles. Elle est bien assez sotte pour en faire jusqu’à cent ans ».

Marie-Thérèse d'Autriche, par Andreas Moeller (1727)
Marie-Thérèse d’Autriche, par Andreas Moeller (1727)

Charles VI décède le 20 octobre 1740, alors que Marie-Thérèse est à nouveau enceinte. De ce fait, c’est à elle que reviennent les possessions héréditaires des Habsbourg. L’héritier mâle tant attendu par Charles VI, le futur Joseph II, naît quelques mois plus tard, le 13 mars 1741. Mais en attendant l’avènement de cet enfant, c’est bien Marie-Thérèse qui va devoir lutter contre une grande partie de l’Europe, à cause du manque de clairvoyance de son père. Inexpérimentée, la jeune femme se retrouve à la tête d’un immense territoire, qui attire les convoitises. Comme le craignait Eugène de Savoie, les cousins par alliance de Marie-Thérèse renient le renoncement signé par leurs épouses au moment de leurs unions respectives, ainsi que la reconnaissance de la Pragmatique Sanction par leurs pères. Ainsi, Charles-Albert de Bavière parvient à se faire élire empereur du Saint-Empire romain germanique en 1742 (sous le nom de Charles VII), grâce à son union avec l’archiduchesse Marie-Amélie, qui lui donne une certaine légitimité. Marie-Thérèse réussit à récupérer cette couronne pour François-Etienne, en 1745, et devient ainsi impératrice. Bien que ce titre ne soit qu’honorifique  (elle le doit à son époux), c’est bien Marie-Thérèse qui va gouverner, aussi bien les possessions des Habsbourg que l’empire romain germanique, se révélant être une femme dotée d’une grande détermination et d’un certain goût pour les affaires d’Etat. 

Bibliographie 

  • Le pouvoir au féminin : Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780), l’impératrice reine, par Elisabeth Badinter
  • Marie-Thérèse d’Autriche, par Jean-Paul Bled
  • Le temps des illusions : Chroniques de la Cour et de la Ville (1715-1756), par Evelyne Lever