Enigmes de l'Histoire

L’énigmatique décès de la dauphine Marie-Raphaëlle d’Espagne

Le 19 juillet 1746, la dauphine de France, Marie-Thérèse-Raphaëlle d’Espagne, épouse du fils unique de Louis XV, met au monde son premier enfant, sans difficulté selon les témoins. La fin de la grossesse a été longue, l’accouchement étant prévu pour le début du mois. La déception est grande, puisqu’il s’agit d’une fille. On se console vite : la dauphine n’a que 20 ans et a vécu cette première grossesse sans complication, ce qui permet  de croire qu’elle donnera bientôt un garçon au trône de France.

Les deux jours suivants sa délivrance, la dauphine est victime de quelques malaises et de fièvres. Les médecins, ainsi que son accoucheur, Henri Peyrard, ne s’alarment pas. Mais dans la nuit du 21 au 22 juillet, l’état de Marie-Raphaëlle se dégrade brusquement, comme en témoigne le duc de Luynes dans ses Mémoires :

« Le 22, la Dauphine eut un redoublement de fièvre, très fort, trois heures après minuit. Elle envoya chercher M. Bouillac, son premier médecin, et M. Peyrard, accoucheur. Ils ne furent point effrayés par l’augmentation de fièvre, et dirent qu’elle était occasionnée par le lait […] A huit heures du matin, la Dauphine commença à avoir beaucoup d’inquiétude de son état. Elle demanda son confesseur, qui arriva sur les neuf heures. Après qu’ il fut sorti, la tête commença à s’embarrasser […]. M. le Dauphin, avait été réveillé à sept heures. Mme la Dauphine ne le reconnut point. »

La dauphine perd connaissance. Les deux saignées que les médecins pratiquent à dix heures, puis à onze heures, ne la ramènent pas. Marie-Raphaëlle d’Espagne expire à onze heures trente. A la cour, c’est la consternation. Le duc de Luynes note : « Quelle étrange nouvelle et quelle différence de la journée d’hier ! Madame la Dauphine est morte ce matin. »

La dauphine Marie-Raphaëlle d'Espagne, par Louis-Michel Van Loo (1745)
La dauphine Marie-Raphaëlle d’Espagne, par Louis-Michel Van Loo (1745)

 Au lendemain du décès, une autopsie est réalisée, comme le veut l’usage. Les médecins écartent l’accouchement comme étant la cause du décès : « Le corps de Madame la Dauphine fut ouvert le samedi. On a trouvé aucune cause de mort qui provient de l’accouchement, ce qui a été certifié par toute la Faculté. On a trouvé seulement une très grande abondance de lait ».

Ainsi, les médecins qui pratiquent l’autopsie de la princesse concluent qu’elle a été étouffée par une brusque montée de lait, surabondante. La biographe Simone Bertière commente cette déduction : « A la vérité, ils n’avaient pas la moindre idée de la cause du décès« . 

Cette thèse de la trop brusque montée de lait ne me convainc pas. Afin de savoir ce qui aurait pu emporter la dauphine, il nous faut comparer les signes qui entourent sa mort avec ce que l’on connaît des maladies fatales aux femmes enceintes.

Au XVIIIe siècle, la mort en couches est une réalité et la noblesse n’est pas épargnée. A la cour de France, on ne souvient de Marie de Montpensier (1605-1627), première épouse de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII. Cette princesse, dont l’unique accouchement a été très éprouvant, succombe à une hémorragie six jours après la naissance de son enfant, la future Grande Mademoiselle. Un proverbe alsacien indique d’ailleurs : « Pour une femme en couches, le ciel reste ouvert 9 jours ». De ce fait, un accouchement qui se déroule bien ne veut pas dire que la mère est sauvée.  En effet, outre des hémorragies, il existe également des infections dites « post-partum » (après délivrance).

Marie-Raphaëlle d'Espagne, dauphine de France, par Daniel Klein (vers 1745)
Marie-Raphaëlle d’Espagne, dauphine de France, par Daniel Klein (vers 1745)

Certaines fièvres surviennent après l’accouchement, et particulièrement à la montée de lait. Ce sont des fièvres dites « puerpérales », qui surviennent généralement après la naissance de l’enfant, alors que l’accouchement s’est bien passé.  C’est le cas pour Marie-Raphaëlle, ce qui fait dire aux médecins que c’est la montée de lait qui a tué la dauphine. En effet, à l’époque, la médecine attribue ces fièvres au « bouleversement des fluides corporels » que connaît une mère après son accouchement et que l’ on nomme « fièvres de lait ».

Aujourd’hui, on sait qu’une fièvre puerpérale  peut être  provoquée par un morceau de placenta resté dans l’utérus, ou à cause d’une mauvaise hygiène des sages-femmes et/ou des médecins. Or, il est avéré que l’hygiène laisse à désirer au XVIIIe siècle, même à la cour de France. Cette fièvre puerpérale annonce, malheureusement, une septicémie, fatale au XVIIIe siècle. 

Pour appuyer cette thèse, il faut se reporter au  rapport d’autopsie de la dauphine. En effet, si les médecin  ne trouvèrent aucun signe d’hémorragie ou d’éclampsie, ils constatent, à l’ouverture du crâne, qu’il y a « du lait épanché dans la tête ». Or, en cas de fièvre puerpérale, l’autopsie révèle toujours « des organes d’une humeur blanchâtre ». De ce fait, le liquide blanchâtre, que les médecins du XVIIIe siècle considèrent comme du lait qui s’est répandu, est, en réalité, du pus (le signe d’une septicémie).

Buste de la dauphine Marie-Raphaëlle, par Michel-Louis Mercier (XIXe siècle)
Buste de la dauphine Marie-Raphaëlle, par Michel-Louis Mercier (XIXe siècle)

Dès lors, on peut établir un lien entre la mort de Marie-Raphaëlle d’Espagne et son accouchement. Cependant, ce n’est pas une brusque montée de lait qui a emportée la belle-fille de Louis XV. La dauphine a développé une septicémie, signalée d’abord par des malaises, puis par une forte fièvre, d’affreux maux de tête (dont les douleurs ont laissé des marques sur le visage de la dauphine) et enfin un coma. On doit le décès de Marie-Raphaëlle à un manque d’hygiène et à l’ignorance des médecins. D’ailleurs, à la cour, certains incriminent Henri Peyrard, l’accoucheur de la dauphine, dont les compétences ont été remises en cause à plusieurs reprises : auparavant accoucheur de la reine Marie Leszczynska, il n’a pas su détecter que la reine portait deux enfants lors de sa première grossesse, en 1727. Plus récemment, en février 1746, Henri Peyrard s’est occupé des couches de la duchesse d’Angenois, qui ont été « laborieuses ». Si, officiellement, la famille royale ne remet pas en cause les choix de l’accoucheur de la dauphine, celui-ci est marqué par ce drame et décède en avril 1747 (peut-être rongé par la culpabilité, comme le sera au siècle suivant l’obstétricien de la princesse de Galles, qui se suicide après la mort en couches de sa patiente). 

Bibliographie :

– Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV  par Charles-Philippe d’Albret, duc de Luynes (volumes 7 à 9)
– Les reines de France au temps des Bourbons : la reine et la favorite  par Simone Bertière
– Le Monde médical Parisien au dix-huitième siècle  par le Docteur Paul Delaunay
– Les mères et la mort : réalités et représentations  chapitre 1 « La mortalité maternelle : histoire et représentations (XVIIIe – XXe siècles) » par Marie-France Morel
– Donner vie au royaume : grossesses et maternités à la cour (XVIIe – XVIIIe siècle), par Pascale Mormiche 

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