Un Tableau, une Histoire

Portrait inédit de la duchesse de Fontanges (collection privée)

La plupart des portraits représentant Marie-Angélique de Scorailles, duchesse de Fontanges et favorite de Louis XIV, ont été réalisés après la mort de la jeune femme, en raison de sa courte vie (1661-1681), à l’exemple de ceux-ci :

Portraits posthume de Mlle de Fontanges : anonyme du XVIIe siècle, et par la comtesse de Forget (d'après Pierre Mignard), XIXe siècle
Portraits posthumes de Mlle de Fontanges : anonyme du XVIIe siècle, et par la comtesse de Forget (d’après Mignard), XIXe siècle

J’ai été contactée par Monsieur J.H. de A, qui m’a transmis la photographie du tableau ci-dessous – actuellement en restauration – représentant Marie-Angélique de Scorailles. Il s’agit de l’un des rares portraits de la favorite de Louis XIV, peint de son vivant et sans doute plus fidèle à la réalité que d’autres représentations de la jeune femme, réalisées à partir des descriptions physiques que les contemporains de la duchesse ont faites à son sujet. J’ai choisi de vous présenter ce tableau, avec l’accord de son propriétaire qui souhaite rester anonyme, dans sa version actuelle, sans passer par une restauration numérique :

Portait présumé de Marie-Angélique de Scorailles, attribué à Elisabeth Sophie Cheron (collection privée du Baron M.H de A)
Portait présumé de Marie-Angélique de Scorailles, attribué à Elisabeth Sophie Cheron (collection privée du Baron M.H de A)

Le portrait en question aurait été peint  par Elisabeth-Sophie Chéron (1648-1711). Fille d’Henri Chéron, peintre sur miniatures et graveur, Elisabeth-Sophie est présentée par Charles Le Lebrun – premier peintre de Louis XIV – à l’académie royale de peinture et de sculptures, où elle est admise en 1672, fait rarissime pour une femme à l’époque. Très peu d’œuvres de cette artiste-peintre nous sont parvenues. Il est probable que beaucoup aient été attribuées, après sa mort, à des artistes de sexe masculin, les hommes supportant alors difficilement de devoir partager la réussite ou la célébrité avec une femme.

Le tableau représentant Marie-Angélique de Scorailles ne possède pas de cartel ni d’inscription. On peut cependant remarquer que le blason, en haut à gauche, est identique à celui qui figure sur un autre tableau, posthume, de la duchesse de Fontanges :

Le blason des Scorailles apparait sur ces deux tableaux, en haut à gauche
Le blason des Scorailles apparait sur ces deux tableaux, en haut à gauche

Le portait réalisé par Elisabeth-Sophie Chéron est conservé dans la famille de Scorailles jusqu’en 1870, date à laquelle il est cédé par un certain Raoul de Scorailles, et intègre la collection privée du baron M. H de A. La famille de Scorailles compte de nombreux membres portant le prénom de Raoul mais celui dont il est ici question pourrait être François Henri Raoul de Scorailles (1842-1921),  lointain cousin de la duchesse de Fontanges, religieux de la Compagnie de Jésus sur Toulouse.
Sur ce portrait, Marie-Angélique de Scorailles est représentée avec des cheveux châtains foncés, tandis que de nombreux peintres la représentent avec une chevelure blonde. Sous Louis XIV, l’un des critères de beauté est d’avoir les cheveux blonds. La marquise de Montespan, autre favorite du Roi-Soleil, était brune mais se faisait décolorer les cheveux, pour plaire à son royal amant. Ainsi, elle est souvent représentée avec des cheveux blonds, mais on peut la voir brune sur quelques rares portraits.  On peut supposer que la duchesse de Fontanges eut également recours à la décoloration, pour correspondre aux “canons” de beauté du XVIIe siècle ou que les peintres aient pris la liberté de la représenter avec des cheveux blonds.
Mme de Montespan, représentée en brune (détail d'un tableau de Charles de La Fosse, 1677)
Mme de Montespan, représentée en brune (détail d’un tableau de Charles de La Fosse, 1677)

Contrairement à tous ses autres portraits, la favorite du roi est ici représentée avec un petit chien posé sur ses genoux. Si les représentations posthumes flattent le défunt, les portraits réalisés du vivant du modèle doivent répondre à un certain nombre de directives. Ainsi, au XVII siècle, certaines dames de la noblesse se font portraiturer avec leur animal de compagnie, comme l’a demandé la première belle-sœur de Louis XIV, Henriette d’Angleterre : la duchesse d’Orléans se fait représenter plusieurs fois avec sa petite chienne Mimi.

Dès lors, si les portraits posthumes de la duchesse de Fontanges mettent en avant la grande beauté de la maîtresse de Louis XIV, Elisabeth-Sophie Cheron a représenté Marie-Angélique de Scorailles en compagnie d’un petit chien (peut-être un cadeau du roi). La présence de cet animal suggère peut-être également qu’il est le seul ami fidèle de la duchesse de Fontanges, dans une cour qui lui est hostile.

Henriette-Anne d'Angleterre avec sa chienne Mimi, par Pierre Mignard (en 1661)
Henriette-Anne d’Angleterre avec sa chienne Mimi, par Pierre Mignard (en 1661)

Contrairement au portrait posthume Marie-Angélique de Fontanges, où on peut distinguer le blason de sa famille,  le tableau de la collection privée ne possède pas – ou plus – de cartouche mentionnant l’identité du modèle. Cependant, une ancienne étiquette, collée sur le châssis au dos du tableau, indique : ” Marie A. de Scorailles de Roussille (Duchesse à la cour du Roi), née le 7 Juillet 1661″. On peut donc supposer que nous sommes bien en présence d’un portrait de la favorite de Louis XIV.

En l’absence de cartouche et/ou de signature de l’œuvre, on ne peut certes pas attester que ce tableau représente bien la duchesse de Fontanges. Cependant, le blason démontre que cette jeune femme appartient à la famille de Scorailles, ce qui laisse peu de doute sur l’identité du modèle.
Portait présumé de Marie-Angélique de Scorailles, attribué à Elisabeth Sophie Cheron (collection privée du Baron M.H de A)
Portait présumé de Marie-Angélique de Scorailles, attribué à Elisabeth Sophie Cheron (collection privée du Baron M.H de A)

Mais même s’il s’agit d’un “portrait supposé” de Marie-Angélique de Scorailles, nous ne pouvons qu’être touchés par la grâce de cette jeune femme et la douceur de son visage, qui affiche un regard quelque peu espiègle et pensif. Nous retrouvons sur ce tableau la demoiselle qui a séduit Louis XIV par son innocence et sa timidité provinciale, dont certains se moquaient à la cour.  La jeune modèle, dont la faveur royale atteint des sommets en très peu de temps, devait alors penser que tout lui était possible. La chute de Marie-Angélique de Scorailles sera aussi brutale que son ascension fut rapide.  La duchesse de Fontanges, malade et moquée par ses ennemi(e)s qui la disent “blessée au service du roi” mourra seule, peu de temps avant son vingtième anniversaire.

Note : Ce tableau est issu d’une collection privée et vous est dévoilé avec le consentement de son propriétaire. Si vous souhaitez partager cette œuvre, merci d’indiquer l’adresse du site histoire-et-secrets.com ainsi que sa provenance : collection privée du Baron M.H de A

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