Histoire des Reines

Marie-Thérèse d’Autriche, la reine effacée

Fille du roi d’Espagne Philippe IV et d’Elisabeth de France, Marie-Thérèse naît le 20 septembre 1638. Bien qu’elle soit le neuvième enfant du couple royal, sa naissance est dignement fêtée car les six infantes précédentes, et l’un de ses deux frères aînés, sont morts au berceau. Il ne reste alors comme héritier que le prince des Asturies, Balthazar-Carlos, né en 1629. Dès sa naissance, on envisage de marier Marie-Thérèse à son cousin, Louis Dieudonné (futur Louis XIV), héritier du trône de France. La reine Elisabeth, sœur du roi Louis XIII, rêve de voir sa fille régner sur son pays natal et enseigne à sa celle-ci que seule la couronne de France est digne d’elle. Cette mère aimante disparaît prématurément en octobre 1644. Marie-Thérèse se rapproche alors énormément de son père, à qui elle voue une véritable adoration. L’infante reçoit une éducation stricte à la cour de Madrid mais n’est pas privée d’affection et de divertissements : elle est entourée d’animaux de compagnie, de nains et participe aux cérémonies officielles aux côtés de son père. En 1646 Balthazar-Carlos décède d’une pneumonie. Marie-Thérèse devient alors l’unique héritière de Philippe IV. Dès lors, il n’est plus question de la marier à un prince étranger qui rattacherait l’Espagne à son royaume.

L'infante Marie-Thérèse, par Diego Vélasquez (vers 1652)
L’infante Marie-Thérèse, par Diego Vélasquez (vers 1652)

Dans l’espoir d’avoir un héritier mâle, Philippe IV se remarie en 1649 avec sa nièce, Marie-Anne de Habsbourg, qui compte seulement quatre ans de plus que l’infante. Marie-Thérèse, qui demeure pour l’heure l’unique héritière du royaume d’Espagne, est toujours associée aux apparitions de son père, effaçant la nouvelle reine. L’infante s’entendra bien avec sa jeune belle-mère, jusqu’à que celle-ci donne enfin un fils à Philippe IV en 1657, après la naissance de la petite infante Marguerite-Thérèse en 1651, et qui a pour marraine sa demi-sœur aînée. Après la naissance de l’infant Philippe-Prosper, Marie-Thérèse est de nouveau une princesse à marier. Elle a alors de nombreux prétendants dont le duc de Savoie, le futur roi du Portugal Alphonse VI, ainsi que l’empereur Léopold Ier (frère de sa belle-mère). Mais depuis toujours, l’infante d’Espagne espère épouser son cousin Louis XIV, roi de France. Depuis 1635, les deux pays sont en guerre. Une union entre les deux cousins mettrait fin au conflit et Marie-Thérèse apparaît alors comme un gage de paix. Après de longues négociations, le traité des Pyrénées est signé en novembre 1659, mettant fin à la guerre et sellant l’union de Louis XIV avec l’infante. 

 Tandis que Louis XIV et sa suite font route vers Saint-Jean-de-Luz où doit avoir lieu la cérémonie du mariage, le 2 juin 1660 Marie-Thérèse renonce solennellement à l’héritage de son père. Le lendemain l’infante épouse Louis XIV par procuration, lequel est représenté par Don Luis de Haro. Le 9 juin, elle épouse le roi de France en l’église de Saint-Jean-de-Luz. Les adieux entre Marie-Thérèse et Philippe IV sont déchirants mais le roi d’Espagne insiste bien auprès de sa fille sur le fait qu’elle est désormais française,  avec ces termes : « Vous devez oublier que vous avez été infante pour vous souvenir seulement que vous êtes reine de France ». Marie-Thérèse ne rechigne pas lorsqu’elle doit laisser derrière elle sa suite espagnole mais elle demande à son époux de pouvoir demeurer toujours auprès de lui. Cette requête ne doit pas être interprétée comme une soumission de la jeune reine mais comme un accord qu’elle exige de son époux. Louis XIV tiendra cet engagement. Le 26 août, la jeune reine fait son entrée dans Paris où elle est acclamée, le peuple français la voyant comme la princesse qui a permis de mettre fin à une longue guerre entre la France et l’Espagne.

Marie-Thérèse, tenant en sa main Notre-Dame de Paris, par Charles Beaubrun (1660)
Marie-Thérèse, tenant en sa main Notre-Dame de Paris, par Charles Beaubrun (1660)

Bien qu’Anne d’Autriche fasse tout pour faciliter l’intégration de sa nièce Marie-Thérèse au sein de la cour de France, la nouvelle reine ne s’habitue pas aux coutumes de son pays d’adoption : durant sa jeunesse, elle a vécu dans ses appartements privés, apparaissant peu en public et sans grande proximité avec les courtisans. En France, les souverains se mêlent presque aux membres de la cour, qui viennent baiser la main de la jeune reine (alors qu’en Espagne on avait à peine le droit d’effleurer sa robe). Cette proximité nouvelle dérange Marie-Thérèse qui trouve cela indigne de sa personne. Aux salons fréquentés par les courtisans, elle préfère sa chambre où elle se réfugie avec ses dames de chambre et ses naines. On en conclut trop vite que la reine ne s’intéresse pas la vie de cour et qu’elle est effacée. Le 1er novembre 1661, Marie-Thérèse met au monde un premier enfant, le dauphin Louis (qui décédera en 1711). Tout au long de sa grossesse, puis au cours de son accouchement, Louis XIV n’a cessé de se montrer attentionné envers son épouse. Dans le même temps en Espagne, l’infant Philippe-Prosper décède mais la reine, enceinte en même temps que Marie-Thérèse, donne naissance à un nouveau fils le 6 novembre 1661, l’infant Carlos.

En France, Louis XIV s’est rapproché de sa cousine et belle-sœur, Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans. Contrairement à Marie-Thérèse, la jeune princesse anglaise a été complètement préparée à vivre à la cour de France et n’ignore rien des coutumes françaises et de l’étiquette. La reine souffre de la proximité de son époux et de la duchesse d’Orléans et s’en plaint auprès d’Anne d’Autriche. Celle-ci sermonne Louis XIV, ce qui n’empêche pas ce dernier de continuer à voir sa belle-sœur régulièrement avant de tomber sous le charme de l’une de ses filles d’honneur : Louise de La Vallière. Cette jeune fille de 17 ans est la première d’une longue liste de maîtresses pour Louis XIV.

Louis XIV, Marie Thérèse et le Dauphin (anonyme, 1662)
Louis XIV, Marie Thérèse et le Dauphin (anonyme, 1662)

Malgré sa liaison avec Mlle de La Vallière, le roi rejoint Marie-Thérèse chaque soir et la reine lui donne régulièrement d’autres enfants après la naissance du dauphin. Hélas, tous décèdent en bas âge, victimes de la consanguinité ou de maladies infantiles :
 – Anne-Elisabeth (née et morte en 1662)
– Marie-Anne (née et morte en 1664)
– Marie-Thérèse (1667-1672), la « Petite Madame »
– Philippe (1668-1671), duc d’Anjou
– Louis-François (né et mort en 1672), duc d’Anjou

 Chaque décès de l’un de ses enfants est un déchirement pour Marie-Thérèse, qui ne trouve du réconfort que dans la religion. Elle voit dans la mort de ceux-ci un signe du ciel et se soumet, priant pour leurs âmes. Dans ces moments-là, Louis XIV joint ses larmes à celles de la reine avant d’aller retrouver sa maîtresse. La jeune reine ne comprend pas comment son mari peut lui préférer une autre femme. Elle a été élevée dans l’idée qu’elle était le parti le plus prestigieux d’Europe, a eu de nombreux prétendants et a été le gage de la paix entre la France et l’Espagne. Dans l’esprit de Marie-Thérèse, il est inconcevable que Louis XIV puisse être attiré par d’autres femmes, issues de la noblesse de cour.

Le 17 septembre 1665, le roi d’Espagne, Philippe IV, décède à l’âge de 60 ans, laissant le trône à un enfant chétif, Charles II, âgé de 4 ans. Anne d’Autriche, minée par un cancer du sein, ne tarde pas à suivre son frère dans la tombe : la reine-mère meurt le 20 janvier 1666, laissant Marie-Thérèse privé de son principal soutien à la cour. Même si la disparition d’Anne d’Autriche afflige énormément la jeune reine, elle lui permet d’occuper seule la première place auprès du roi : en effet, jusqu’à sa mort, la mère de Louis XIV était considérée comme la véritable reine de France, bien que Marie-Thérèse ait la préséance sur elle. Mais, respectueuse et reconnaissante, la reine s’est effacée volontiers au profit de sa tante et si, dans les cérémonies officielles, Marie-Thérèse occupait la première place, elle s’inclinait en coulisse face à Anne d’Autriche si bien que les courtisans continuaient à s’adresser à la reine-mère, et non à l’épouse de Louis XIV, pour leurs requêtes. Avec la mort d’Anne d’Autriche, Marie-Thérèse devient la seule souveraine du royaume.

Anne d'Autriche (en Minerve)  la reine Marie-Therese (la paix), par Simon Renard de Saint Andre (1664)
Anne d’Autriche (en Minerve) la reine Marie-Therese (la paix), par Simon Renard de Saint Andre (1664)

En 1667, la guerre de Dévolution éclate entre la France et l’Espagne : en effet, Louis XIV revendique des territoires espagnols car la dot de Marie-Thérèse n’a pas été réglée. Or, la renonciation de l’Infante à ses droits sur l’héritage de son père, n’était valide que si la dot était intégralement versée ! De plus, l’Espagne possède des territoires dans le Brabant et, selon le « droit de dévolution », seuls les enfants nés du premier mariage peuvent en hériter : Marie-Thérèse est donc, légalement, la seule héritière de ces territoires, ce que conteste, naturellement, la mère de son demi-frère, le petit Charles II.  Dans cette guerre contre son pays natal, Marie-Thérèse approuve Louis XIV, obéissant ainsi à la promesse faite à son père lors de son mariage : se consacrer entièrement à sa position de reine de France, quitte à oublier qu’elle fut infante d’Espagne.

Le traité d’Aix-la-Chapelle, signé le 2 mai 1668, met fin au conflit, célébrant la puissance de Louis XIV qui y gagne une douzaine de villes flamandes. Si la reine est fière des conquêtes faites en son nom, elle ignore encore que le roi a fait de la marquise de Montespan, l’une de ses  dames d’honneur, sa nouvelle maîtresse. Bientôt elle doit partager jusqu’à son propre carrosse avec Mlle de La Vallière, favorite officielle, et Athénaïs de Montespan, nouvelle conquête de Louis XIV, qui va régner sur son cœur durant près de douze ans. A ses maîtresses, le roi fait des enfants qui sont d’abord tenus à l’écart de la cour et élevés dans l’ombre. Vient ensuite le temps de leur légitimation, ce qui ne choque pas Marie-Thérèse : en Espagne, celle-ci a été habituée à ce que les souverains, à l’exemple de son père, aient des bâtards. Ce qui la perturbe davantage, c’est que Louis XIV partage son amour entre sa famille légitime et celle qu’il forme avec ses enfants naturels et leurs mères. 

Marie-Thérèse et ses enfants, par Jean Nocret (1670)
Marie-Thérèse et ses enfants, par Jean Nocret (1670)

A la cour, un grand nombre de courtisans reproche à Marie-Thérèse de ne pas participer activement à la distribution des grâces et des faveurs royales. C’est un rôle qu’elle laisse volontiers à son époux mais qui la fait passer pour une souveraine faible et totalement soumise, n’osant aller contre la volonté de son mari. Or, la reine s’est fait entendre plusieurs fois lorsque Louis XIV avait un avis contraire au sien : quand, en 1670, la cousine du roi, la Grande Mademoiselle, demande la permission d’épouser le duc de Lauzun, Marie-Thérèse s’interpose alors que le roi allait donner son consentement : la fille de Philippe IV tient a ce que l’image de la famille royale ne se pas entachée par un mariage entre une princesse et un gentilhomme, qui ferait rire toute l’Europe. Dans cette affaire, elle n’hésite pas à s’entourer de nobles et de princes opposés à l’union que souhaite la Grande Mademoiselle, affichant clairement sa désapprobation. Face à tant d’oppositions et sans le soutien de son épouse, Louis XIV plie et revient sur la promesse faite à sa cousine. En 1673, la reine lutte également pour conserver auprès d’elle l’une des dames de sa suite espagnole : alors que Louis XIV décide du renvoi de toutes celles qui ont accompagné Marie-Thérèse en France, celle-ci ose demander à la marquise de Montespan de l’aider à ce qu’une certaine Felipa Abarca demeure à la cour (celle-ci est l’épouse d’un français mais également la demi-sœur bâtarde de la reine). Il ne faut pas voir le geste de Marie-Thérèse comme rabaissant pour elle : si elle cherche l’appui de la favorite contre Louis XIV, c’est parce qu’elle sait que sa cause est juste. Devant son épouse et sa maîtresse, le roi cède une nouvelle fois. Ces exemples nous montrent que Marie-Thérèse respecte généralement les décisions du roi en bonne épouse, mais qu’elle sait également s’opposer et rassembler autour d’elle des appuis de taille lorsqu’elle considère que le roi prend une décision injuste ou indigne de leurs royales personnes.

Après que Louis XIV ait renoncé à la marquise de Montespan, la reine se rapproche de celle-ci qui est devenue surintendante de sa maison. Marie-Thérèse espère profiter davantage de son époux mais ce dernier passe de plus en plus de temps avec Mme de Maintenon  – ancienne gouvernante des enfants naturels qu’il a eus de Mme de Montespan – dont Marie-Thérèse se méfie. Lorsque Louis XIV revient vers elle, la reine n’est dupe qu’à moitié : influencé par Mme de Maintenon, le roi se montre plus attentionné avec son épouse mais ne lui accorde pas davantage de sentiments qu’autrefois. Lorsqu’il est question du mariage du dauphin, Marie-Thérèse ne cache pas son souhait qu’il épouse Maria-Antonia de Habsbourg, fille de sa demi-sœur l’impératrice Marguerite-Thérèse. C’est finalement une autre de ses cousines que le dauphin épousera : Marie-Anne-Christine de Bavière. Très vite, la reine devient jalouse de sa belle-fille, jugeant que les festivités données pour son mariage, puis pour la naissance de son fils en 1682, sont moins grandioses que ce que l’on a fait pour elle. Les membres de la cour entourent désormais davantage la dauphine – leur future reine – que Marie-Thérèse et celle-ci admet avec beaucoup de difficultés qu’après ses maîtresses, Louis XIV consacre maintenant beaucoup de temps à sa belle-fille. 

Marie-Thérèse d'Autriche, par Jean Nocret
Marie-Thérèse d’Autriche, par Jean Nocret

Le 26 juillet 1683, la reine est incommodée par un abcès sous le bras gauche. Mal soignée, elle décède le 30 juillet, à l’âge de 44 ans. La mort soudaine de Marie-Thérèse surprend tout le monde et il est certain que son trépas aurait pu être évité, les médecins d’Aquin et Fagon tenant à saigner la reine contre l’avis du chirurgien Gervais. Marie-Thérèse meurt à cause de l’ignorance des médecins qui, aux dires de la princesse Palatine, « ont fait périr la reine comme si ils lui avaient passé l’épée au travers du cœur ». Lorsque l’on prévient Louis XIV de la mort de son épouse, celui-ci répond : « C’est le premier chagrin qu’elle m’ait causé. Le ciel me l’avait donné comme il me la fallait, jamais elle ne m’a dit non. » Il ne faut pas voir ici de l’indifférence ou un détachement de la part du roi face à la disparition de Marie-Thérèse car tous les témoins affirment que Louis XIV est affligé de la perte de la reine au point de rester plusieurs jours enfermé dans ses appartements, à Versailles. Le 2 août, le cœur de la reine est déposé au Val-de-Grâce tandis que son corps rejoint la crypte de Saint-Denis, le 10 août.

Née infante d’Espagne, Marie-Thérèse a su devenir tout à fait français et se conformer à son rôle principal en donnant un héritier à la couronne. Mais au final, même en se pliant à tout ce que l’on attendait d’elle, la reine a toujours souffert du même mal : ne pas être la favorite ! Son père lui a préféré sa jeune demi-sœur et son époux ses nombreuses maîtresses. Au moment où elle aurait pu s’affirmer au château de Versailles, où la cour venait de se fixer pour de bon, la mort l’en a empêchée.

Pour en savoir plus :  “Marie-Thérèse d’Autriche : épouse de Louis XIV” par Jöelle Chevé

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