Historia

Ces statues qu’on déboulonne

Alors que plusieurs statues ont été récemment déboulonnées dans le monde, le magazine Historia revient sur les faits que l’on reproche, à tort ou à raison, à ces figures historiques, dont on a d’abord célébré la mémoire, avant de leur faire un procès post-mortem.

Depuis la mort de l’afro-américain George Floyd, survenue au printemps 2020, on assiste à une “guerre des boulons” à l’échelle mondiale. De nombreux hommes – mais aussi des femmes – sont pris pour cible parce que l’opinion publique leur reproche d’avoir favorisé l’esclavage et/ou d’avoir eu des propos racistes. Mais dans ces déboulonnages, les émotions prennent souvent le pas sur la réflexion. En effet, la vie d’un homme se résume-t-elle à son opinion sur le colonialisme ou l’esclavage ? Ne faut-il pas également prendre en considération le contexte de l’époque où il a vécu ? Car c’est un fait : les hommes n’ont pas la même vision, la même réflexion sur l’esclavage au XVe siècle et au XXIe…

Abattre une statue, c’est s’en prendre à un symbole, effacer une partie de l’Histoire. Déjà sous l’Antiquité, les pharaons effaçaient les représentations de prédécesseurs contestés ou gênants, afin qu’ils tombent dans l’oubli. On a l’exemple de Thoutmosis III qui supprime toute référence à la reine Hatshepsout : les images et les cartouches à son nom sont martelés, dégradés. Ramsès II agira de même avec les représentations d’Akhenaton, considéré comme un pharaon hérétique par ceux qui lui succèdent.

Si ce phénomène n’est pas nouveau, il inquiète cependant les historiens : d’ordinaire, les déboulonnages sont consécutifs d’un changement de régime ou d’un bouleversement politique (chute d’un dictateur…). Comment ne pas avoir en mémoire les nombreuses statues royales qui furent brisées lors de la Révolution Française ? Sous le régime de Vichy, ce sont les représentations des philosophes, partisans de la liberté – Voltaire, Rousseau, Diderot – qui disparaissent de Paris. Plus récemment, les statues de Lénine et de Staline sont tombées dans l’ex-bloc soviétique.

En 2020, les déboulonnages sont observés dans des démocraties, encouragés par des militants qui dénoncent la colonisation et l’esclavage. Mais les arguments de ces “déboulonneurs”, pour faire tomber telle ou telle statue, sont-ils justifiés ?

En Belgique, des statues de Léopold II sont vandalisées. Au cours de son long règne, au XIXe siècle, le roi a voulu faire de son petit pays une grande puissance coloniale. La population congolaise va faire les frais de l’ambition de Léopold et diminuer de moitié, en raison des mauvais traitements auxquels les administrateurs recourent, à travers le travail forcé. Si la politique coloniale du roi des Belges est déjà pointée du doigt de son vivant, c’est à la fin du XXe siècle, au moment où l’opinion publique s’interroge sur le passé colonial, que Léopold II apparaît comme un symbole de l’oppression subie par les peuples colonisés en Afrique.

S’il est avéré que la politique du roi des Belges a engendré des atrocités connues du souverain, on reproche aujourd’hui à d’autres grandes figures historiques un comportement raciste. Un fait plus que discutable. Ainsi, l’écrivain Victor Hugo, considéré comme un grand humaniste et une référence littéraire, se voit reprocher, au XXIe siècle, des propos qu’il a tenus en 1879… époque ou personne n’est choqué par l’idée selon laquelle le Blanc est supérieur au Noir. Comment, au XXIe siècle, pourrait-on réduire l’œuvre de Victor Hugo à une phrase qui serait perçue comme raciste si elle était dite aujourd’hui ? Ne faut-il pas remettre celle-ci dans le contexte et dans l’époque où elle a été déclamée ?

Le père des “Misérables” n’est pas le seul à être dans la ligne de mire des “déboulonneurs” : on serait surpris d’y trouver Ghandi, grande figure politique et guide spirituel de l’Inde. Ce qu’on lui reproche ? D’avoir écrit, durant sa jeunesse, que les africains étaient des  “sauvages non civilisés”. Cela efface-t-il tout ce qu’il a fait ensuite pour mener son pays vers l’indépendance ?

Que penser de la statue de Colbert, vandalisée parce qu’on reproche au ministre de Louis XIV d’être à l’origine du Code Noir ? Faire de lui “le grand théoricien du système esclavagiste”, n’est-ce pas aller un peu vite ? Au XVIIe siècle, personne ne remet en cause l’esclavage et le fameux Code Noir est demandé par le roi à son ministre pour, justement, encadrer le travail des africains dans les plantations. A une époque où les colons agissent comme bon leur semble, ce texte vient leur fixer des règles, en reconnaissant les esclaves comme des êtres humains, bien qu’ils soient qualifiés de “bien meubles”. Si Colbert a travaillé à établir un contrôle gouvernemental sur les pratiques des colons, il ne peut être considéré comme “l’initiateur du système esclavagiste”. Il meurt, d’ailleurs, avant d’avoir achevé la préparation du Code Noir !…

Dans cette “guerre des boulons”, les femmes ne sont pas en reste, pour peu qu’elles soient célèbres et qu’elles aient un lien avec la colonisation. Ainsi, les représentations de l’impératrice Joséphine ont déjà été la cible d’actes de vandalisme. Si, contrairement aux idées reçues, elle n’a pas joué de rôle dans le rétablissement de l’esclavage décidé par Napoléon en 1802, Joséphine est issue d’une famille de colons, établie en Martinique. Ainsi, l’impératrice a le tort d’incarner la communauté créole, qui a exploité des esclaves dans les plantations sucrières aux XVIIIe et XIXe siècles.

A travers ce numéro, découvrez les nombreux procès qui sont faits aujourd’hui à de grandes figures de notre Histoire, glorifiées pour leurs actions, leurs œuvres… et qui sont désormais qualifiées de racistes. Si le déboulonnage de certaines personnalités semble justifié, d’autres servent de bouc-émissaires en raison de leur célébrité.

Doit-on vraiment, au XXIe siècle, condamner les actions ou les paroles d’un homme, que personne ne remet en cause de son vivant ? Ceci suffit-il à l’effacer des mémoires, en faisant fi de ce qu’il a accompli et de ce pourquoi une statue a été élevée à sa gloire ? Au lecteur de trancher…

mensuel N° 887 / novembre 2020